Un métier qui n’existe pas. Émerveillologue

lettre de candidature, curriculum vitae :

 

Appelé Pierrot à la naissance

naissance un jour de lune

a obtenu chaque année le prix du meilleur rêveur

études en sciences naturelles, biologie, mathématiques, histoire, géographie, philosophie, sciences et techniques.

Diplômes obtenus : liste sur pages complémentaires

a l’âge des ses études

a conservé intacte sa capacité à l’émerveillement

 

 

Madame, Monsieur,

 

Ainsi que vous avez pu le constater en lisant mon CV, mes longues études dans tous les domaines s’expliquent par mon aptitude naturelle à m’interroger sur le monde, à rechercher la perfection de mes réponses, à disserter sur sa beauté, son ingéniosité, ses capacités à se renouveler malgré les mauvais traitements, à résister en un mot : à être.

 

J’ai voulu une formation, certes longue mais riche variée, avant de postuler à cet emploi honorifique et complet. Je me sens prêt à l’assumer et vous pourrez compter sur mes compétences innées et apprises. Je concentrerai toute mon énergie à réussir ce challenge que je sais être possible pour moi.

 

Répondant à vos critères de recherches et dans l’attente de votre réponse, je vous prie de recevoir l’expression de toute ma considération.

 

Pierrot Delalune

 

 

Le chic type

 

Course folle, les semelles de bois à la main malgré le froid, pour le bruit. Les souffles sont puissants et leur semblent faire un bruit de forge dans leurs poumons en guenille.

La limite du bois les arrête brusquement. L’espace qui s’étend devant eux, avec juste un bosquet avant la ligne d’horizon au loin, leur paraît infranchissable.

 

Ils ont marché toute la nuit, se guidant grâce aux étoiles, heureux de la clarté lunaire qui les aidait dans leur progression. L’aube allait éclairer le monde hostile et les obliger à se cacher.

Robert lève les yeux vers son compagnon. Comme lui, il n’est plus que le reflet de l’homme qui fut fait prisonnier il y a quelques mois, non, année maintenant, sur cette ligne Maginot. Infranchissable se ventait l’Etat Major ! Quelle honte cette prise par l’arrière, cette armée en déroute, cet appel à la reddition du général. Tous les deux, comme tant d’autres compagnons, se sont retrouvés entassés dans des wagons à bestiaux, puis des baraquements, à devoir supporter l’arrogance de leurs geôliers, à s’organiser dans la lutte silencieuse.

 

Au fil des jours, les deux hommes avaient appris à se connaître, s’étaient apprivoisés dans ces baraquements exigus, deux têtus qui refusaient la docilité. Ils y avaient gagné des punitions sévères, des travaux forcés que la volonté de ne pas faiblir faisaient supporter, hargneux dans la peine, élevés au titre de réfractaires, soulignés de rouge dans les listes.

Malgré les journées organisées pour les abrutir, ils avaient échangé de leur grabat infâme et même sympathisé. La confiance s’étaient établie et ils avaient concocté un plan d’évasion. Marcel n’en pouvait plus d’être loin de sa femme qu’il savait malade. Il ne pensait qu’à cela depuis des semaines, ça lui donnait des nausées qu’il ne pouvait maîtriser. Il lui parlait de sa bien aimée avec tant de passion que Robert avait décidé de l’aider à la retrouver. Tâche ardue lorsqu’on est derrière de hauts grillages flanqués de miradors, surveillés par des chiens et des gardiens féroces.

 

L’un comme l’autre s’y était déjà essayé, ils connaissaient les détails à ne pas oublier. Ils avaient acquis des réflexes et des connaissances spécifiques : l’homme s’adapte toujours à son environnement. Leur sens patriotique les avaient titillés, ils avaient spontanément mis en place toutes sortes de système de résistance : travail saboté, refus de travailler, chants murmurés, déplacement et mauvaises réponses pendant ces appels interminables qui les laissaient dehors sous le soleil ou dans le froid glacé. Tout était bon de la part de leur geôliers pour les casser et ils se protégeaient avec ingéniosité à leurs sévices. Les moments de jeux ou de fête cachaient des préparatifs d’évasion, des creusements aléatoires, des relevés précis. La correspondance avec sa mère lui indiquait, à mots couverts, dans un langage inventé au fil des missives, des nouvelles nationales, les informations anodines recelant des messages codés. Leurs compagnons d’infortune avaient certainement décalé le plus possible le moment de la découverte de leur évasion afin de leur permettre de prendre de l’avance.

 

Un bruit de moteur emplit l’espace. Une bouffée de chaleur les atteint, ils se congratulent du regard. Ils sont encore sous le couvert des arbres, tout n’est pas perdu. Mais l’arrêt du camion signe la fin de leur cavale. Des chiens sont sortis, écumant de bave, prêts au départ de la chasse qui, depuis des mois, ne concerne que du gibier bipède à la chair si tendre. Robert sait que le temps est compté, qu’ils ne pourront échapper à la reprise, que son compagnon ne s’en remettra pas alors que lui n’a que ses parents à penser. Il choisit vite, il va se faire voir pour détourner l’attention, pour que Marcel ait une chance de revoir sa femme, pour que l’ennemi ne profite que d’une demi victoire si dérisoire. Il sort de sa cachette rapidement pour que les chiens ne sentent pas son compagnon, bruyamment, ses bras en l’air lui faisant signe discrètement de rester caché. Il pourra s’éloigner pendant que les boches seront occupés par son arrestation. Les aboiements des hommes se mêlent à ceux des bêtes. Il subit les coups sans broncher, un sourire à l’intérieur en pensant à Marcel et à sa femme. Et lui, combien de fois essaiera-t-il de se libérer ? Combien de temps durera cet enfermement, ces dégradations inhumaines qu’on lui fera subir ? Qui peut le dire à ce moment ? Au moins, il aura essayé de sauver un compagnon d’infortune, de colorer d’un instant d’espoir cette vie de prisonnier insoumis.

Réjane