Créations  au fournil.

Passer une nuit avec le boulanger c’est découvrir son fournil et les mots spécifiques, laisser lever l’écrit et la forme pendant qu’il transforme trois fois rien en beaucoup qui régale tous les sens.  Être là comme témoin de la magie dans la chaleur du lieu et en profiter pour laisser trace, pour grigner le papier comme lui signe ses pains. La générosité du boulanger(e) et du lieu ont contribué à faire passer trop vite le temps. Mais quel plaisir que certains ont partagé avec bonheur, expérience exceptionnelle inoubliable. Les textes sont à découvrir ici.  

Merci aux participantes et à nos hôtes d'avoir permis ce moment de partage et de découvertes.

Réjane

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Cela se passait vendredi 16 mars 2018, de 19h à 23h, à La Tour, 12120 Centrès

... Retour sur les créations effectuées durant cet atelier exceptionnel :

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Miracle du pain

Pétrir : je pétris, tu pétris, il pétrit

Avec habileté, doigté, et finesse

Insensible au monde extérieur

Noyé en lui et en sa pâte

 

Auteur d’une œuvre éphémère

Utile à l’humanité,

 

Fabuleux boulanger,

Ouvrier aux mille gestes précieux

Usine, portionne, façonne, malaxe, élève,

Repose, tapote, caresse,

N’utilisant que ses mains

Inventives d’artisan bienveillant,

La pâte, petit animal vivant.

 

Débaque et enfourne,

Enfourne puis défourne

 

Les belles formes allongées ou arrondies

A l’odeur chaude à nos narines

 

Toutes dorées en collines et vallées croustillantes

Oh souvenirs d’enfants ! Moisson de senteurs !

Une heure s’achève, puis une… puis la nuit

Riche, fugitive mais essentielle.

Michèle           

 

A quoi pense-t-il ce boulanger, seul dans la nuit, à pétrir, façonner, enfourner, à créer inlassablement ces œuvres éphémères pendant que le monde dort ?
A-t-il accès à des secrets enfouis, à la Toile de Vie, tandis qu'il tisse la trame de son pain pour qu'il reste entier lorsqu'il sera découpé, tartiné.
Je l'imagine murmurer des secrets à la pâte qu'il travaille de ses mains, parler au levain voyageur pour le maintenir de bonne humeur.
Voyageur, oui. Car, tenez-vous bien: il l'emmène en vacances son levain!
Pour le gorger de vie peut-être, pour qu'il ait des histoires à raconter aux gens qui le mangeront.

A quoi pense-t-il cet artiste noctambule? Se sent-il comme un chef d'orchestre? J'entends des rythmes qui font danser la pâte.
Lorsque la pétrisseuse résonne comme un gong tibétain, alors c'est parti. D'un côté la machine travaille, tandis que de l'autre la pâte repose et au centre le boulanger œuvre. Puis le four est lancé. maître d'œuvre de la note finale il accompagne avec son souffle et le bruit régulier d'une vache. Oui oui, d'une vache...
Et l'homme continue. Il tranche, pèse, fait une boule, sans presque la toucher, la repose et recommence. Son corps, ses mains connaissent par cœur les gestes justes, le timing parfait. Toute la nuit le ballet continue.
Et la pâte se lève, se repose, change de forme, fermente, cuit, dore.

En regardant les flûtes dans leur panier, on imagine déjà qu'elles croustillent sous nos dents, et nos oreilles, tout comme nos papilles, s'en régalent. On se voit réunis avec de vieux amis, un bout de fromage et le pain en or au milieu de la table. Et déjà on se régale, on rit, on prend le soleil et on soupire d'avoir si bien nourri le corps et l'esprit.

Marlène


BEREZINA

J’ai la farine envolée

J’ai de l’eau qu’a coulé

Et le levain explosé

Et le ventre dérangé

Ah mon dieu que c’est embêtant

Je n’aurai pas de pain

Ah mon dieu que c’est embêtant

Je suis dans le pétrin !

Le moteur a flanché

Le baquet renversé

Et le pain pas levé

Et le four dérangé ;

Ah mon dieu que c’est embêtant

Je n’aurai pas de pain

Ah mon dieu que c’est embêtant

Je suis dans le pétrin !

Michèle -

 

 « être là lorsque la pâte se crée, lorsqu’elle se laisse former et pouvoir même y mettre la main, façonner son pain comme l’écrit, laisser lever et même cuire, utiliser tous ses sens pour accompagner le boulanger, mettre les mots dans le pétrin et goûter le temps, passer un moment avec un artiste qui accepte que chaque jour son œuvre disparaisse, graver les mots qui laisseront trace de ces instants magiques et secrets. »

Se rendre à La Tour, c’est aller chercher la beauté au détour des chemins. Le hameau ordonne ses bâtisses, la chienne salue les arrivants, la grange réchauffe, le fournil rassemble. Le décor est planté.

François, le boulanger est un chef d’orchestre à la partition bien farinée. Tout est prêt depuis le début de journée, précisément pesé, chronométré, planifié. Il a vérifié les commandes, prévu notre venue car son travail demande une organisation minutieuse et une grande concentration. C’est un artiste.

Dès l’entrée, la chaleur surprend mais la pâte doit travailler au chaud pour débuter sa transformation. Les vêtements s’adaptent. Les bruits du fournil accompagnent le maître des lieux : moteur du pétrin qui malaxe la pâte, four en chauffe émettant régulièrement un bruit de farceur, crépitements du feu dans le poêle… Rimbaud* nous visite, nous apprécions plus encore l’espace chaleureux.

L’homme connait parfaitement sa farine et son levain qu’il a élevé et soigné comme un animal fidèle. Il répète chaque fois les mêmes phases pour chaque fournée : dosage, pétrissage, coupe du pâton  et son façonnage. Les gestes sont justes, étudiés et répétés, l’œil vérifie sur la balance, l’espace est mesuré. Le parisien, lieu capital, cache les préparations en travail. François nous propose d’en réaliser une, de mettre nous aussi la main à la pâte, de faire des plis et replis pour donner de la force. Et ce qui semblait si facile en l’observant  nous colle aux doigts, résiste à la manœuvre et nous confirme l’idée que c’est tout un art.

Peu de temps libre dans ce ventre chaud, juste celui d’une soupe dégustée, d’un échange avec Christine, la boulangère, qui passe l’informer d’une dernière commande, vérifier les moules à brioche, ou simplement échanger avant d’aller se reposer. Et la nuit avance.

Il est temps de grigner les pains selon un code concocté ensemble. C’est elle qui les vend et elle doit les identifier rapidement. L’artiste signe à la pointe du scalpel sur les dos tendres étalés. Aucun cri pour chaque entaille faite sur les pains sagement rangés entre les plis du tissu de lin, sur la couche, ça va pousser !  Puis François les dispose sur sa pelle d’enfournement et s’approche du four. Moment délicat, encore un, le geste doit être précis, sans choc, l’espace du four rationalisé. L’artiste doit savoir compter. Heureusement, il connaît la musique des chiffres. Sa partition l’enchante, il aime son métier et en parle avec passion pendant que ses miches se dorent sans pilule après une petite douche bénéfique. Puis vient le défournage pour qu’elles dégazent sur les grilles. Propulsions silencieuses, l’air de rien. Le résultat enchante les yeux. La magie opère en transformant des opposés, du mou au dur, du blanc au doré. Le rythme continuera jusqu’au petit matin. Le boulanger a bien du pain sur la planche, toujours saupoudrée d’un nuage blanc !

Les viennoiseries entrent en scène pour être prêtes à l’aube, offertes toutes chaudes à Christine qui démarrera sa journée de vente sur les marchés. Nous partons dans la grange, au coin du feu, pour retrouver le vocabulaire entendu, parfumer la feuille des odeurs qui chatouillent les souvenirs, façonner notre texte, donner forme à cette nuit si chaude de mars, retrouver l’émotion, essayer de mettre les mots dans le pétrin et d’y placer l’expression tirée. Le programme est ambitieux et la pendule égrène le temps qui s’échappe. La farine blanchit l’artiste au travail pendant que nous essayons de noircir notre feuille. Les étoiles font les belles dans la nuit bien claire. La cheminée hume le bon pain chaud et croustillant.

Demain il ne restera rien de son labeur nocturne et il en sera heureux. Christine lui racontera le plaisir des clients, les yeux qui se régalent, l’étal qui se vide, les remerciements et l’attente de son recommencement.  Le fournil de François est le lieu enchanté du travail silencieux, du concert entre l’homme et la matière, unis pour régaler d’autres hommes, ogres inconscients de leur chance à se nourrir chaque jour d’une œuvre d’artiste.

Réjane

 

Pour une bouchée de pain…

Après cette soirée passée au fournil de Christine et François, je ne porterais plus jamais à ma bouche une bouchée de pain comme avant.

Déjà, le pain m’était un aliment comme venu du fond des âges et un brin sacré.

Avoir vu ce soir François faire tous ces gestes d’artisan m’a émue. Partir d’eau, de levain et de farine et parvenir à confectionner cette pâte élastique, qui lorsque nous la regardons, quand le boulanger la proportionne et la boule semble s’animer de vie. Cette pâte bouge, se place, se détend et s’apaise.

Vient ensuite après un temps de repos, son fleurissement de farine, son grignage et alors l’enfournage dans un four à la juste chaleur qu’il lui faut pour sa transformation en pain.  Cette nourriture si indispensable à la vie.

Ce soir, j’ai ajouté un mot à mon vocabulaire, grigner. L’action de grigner est la signature de Maître boulanger.

Lorsque je jardinerais ou ferait des gâteaux et que j’ouvrirais la pâte d’une lame, je repenserais à ce geste du boulanger.

Demain matin, nous mangerons le pain fait ce soir. Pendant la nuit, il aura ressuyé et sera fin prêt pour la dégustation.

Hum, comme la journée commencera bien à cette idée.

Merci à Christine, François, Réjane pour cette douce soirée.

Evelyne

 

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Et pour terminer… Impressions du matin

Au milieu des nuages, au milieu du temps, je déambule dans l'air frais du matin. Je ferme les yeux et savoure le silence, la chienne à mes côtés qui demande à se faire caresser.
Envie de rester ici, dans ce moment suspendu. J'observe le brouillard bouger lentement pour faire place au soleil. Il vient réchauffer les vieilles pierres tandis que la rosée s'évapore du sol, des toits. Tranquillement cette douce eau du matin retourne d'où elle vient.
Mon regard se perd dans l'horizon, et je respire.
Puis je salue les vieux arbres qui ont du voir tant d'histoires.
Mais il est l'heure de repartir. Nous partons lentement, les yeux grands ouverts pour graver en nous ce lieu de paix et ce moment partagé.
Merci,

Marlène

 

Retours sur les créations de “la nuit au pétrin”