Pour une commande entre « Les Espaces Culturels » et « L’Atelier Blanc » des participants de l’atelier d’écriture traduisent leur émotion devant les peintures de l’exposition « Femmes dans l’abstraction ». Leurs textes sont tissés par Réjane Meilley avec des rappels sur les femmes qui ont dit « non » au travers de l’Histoire puis déclamés en public par Gaël Macho le jeudi 20 mars 2014, à L’atelier Blanc.

« L’abstraction en art est née du refus de la figuration et du désir de recherches sur la pureté et la simplicité, en dehors du concret. La couleur, la matière, le geste, l’idée, la sensibilité sont les matrices de l’artiste. Peu de femmes y sont reconnues. L’atelier Blanc en abrite quelques-unes dans une mise en scène collective.

Réjane devant un tableau de Manuella Bettelli
« Cotonneux nuage de mes premiers instants
comment te raconter mon futur sans toi
qui a nourri mes tous premiers émois
toi qui t’es dissous dans le moment sans moi.
Lorsque je t’ai quitté j’ai plongé dans la vie
et dans tout ce qu’elle porte comme ennuis.
J’ai regretté ton confort si douillet
et les sensations qu’alors j’éprouvais.
Les années sont passées depuis que je t’ai quittée
et j’espère que le chemin
sera très long avant de me trouver
devant la porte de l’infini d’où je viens. »


Naître au monde, en hériter, se former, réagir à son environnement, être remarquée ou vivre
simplement, la femme se décline dans le temps et l’espace.
« Tout le monde n’est pas promis à un grand destin. Les personnages historiques sortent du lot, marquent une époque, peuvent servir de modèles, font avancer les choses ou pas. Et les autres ? les humains ? avec leur petite vie et leurs petites ambitions ? Rien ne les empêche d’être à la «hauteur ». … Nous vivons dans une société de « captifs » : Comment dire « non » ? Ça ne veut pas dire être contre tout mais avoir un comportement quotidien de « résistance » en se posant les vrais questions, avoir à l’esprit les vrais enjeux : qui à la fin ramasse la mise ? … » nous indique Marie T dans un atelier écriture.


Nougaro, lui,  joue avec les mots et parle de la femme ainsi : « Mieux encore que dans la chambre j’t’aime dans la cuisine, rien n’est plus beau que les mains d’une femme dans la farine »…


et Jean réagit devant une oeuvre de Manuella Bettelli (extrait):
« …Ramener la peinture à la cuisine.
Quand on veut en parler au féminin
Ce serait éloigner l’égalité de la machiste usine
Et la réduire une fois encore à la Tarte Tatin… »


Mais ne laissons pas seulement des voix masculines parler des femmes, d’oeuvres féminines.
L’exposition s’exprime au féminin dans l’abstraction de la représentation. Chaque artiste laisse le geste s’imprimer sur la toile, se confondre avec la trace qui guette le signe pour dire, raconter l’idée, cacher la clé dans l’espace que sa peinture colore, traduit, laisse voir. Ces femmes font leur cuisine du temps dans la géométrie de la toile, pour attirer les regards et garder intact leur questionnement.
Chacune de leur traduction crée d’autres possibles pour chaque « regardeur ». Ainsi, l’artiste laisse toutes les sensibilités et leurs recherches interroger.


Comme Katlène devant une toile
J’effervesce
je bouillonne _ tourbillonne
je balbutie _ je fais des bulles
je tombe goutte à goutte
je me diffracte dans la lumière
corps sauvage _ pensée libre _ âme aimante
éparpillée d’amour
je suis couleurs _ odeurs _ saveurs
je suis _ libre.


C’est pour cette idée qu’Olympe de Gouges écrit dans son cachot :
« Adieu mon fils, demain ma tête sera coupée… ils croient couper la mauvaise herbe mais c’est trop tard. La force de ma pensée, c’est qu’elle s’est enracinée dans le terreau de siècles d’injustice, nul ne peut désormais l’arracher de cette terre. La nature donne aux femmes le privilège de « pouvoir » mettre au monde des hommes, c’est ce « pouvoir » qu’ils pensent contrôler, et leur terreur qu’il leur faut maîtriser.


Qu’avait fait Olympe de Gouge ?

En 1791, elle ose proclamer la « Déclaration des droits de la femme » avec comme article premier : « la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Pourtant Condorcet l’avait dit : « Je crois que la loi ne devrait exclure les femmes en aucune place. Songez qu’il s’agit des droits de la moitié du genre humain ».
Une tête est tombée pour que d’autres se lèvent au travers du temps.


Madeleine a pris le temps devant un tableau d’Anne Deguelle
« On dirait que ce serait la canicule.
On dirait que ce serait un jour framboise écrasée.
On dirait qu’il ferait si torride qu’on aimerait rentrer dans du vert.
On choisirait ce grand carré couleur menthe à l’eau.
On le poserait contre un mur.
On placerait une chaise devant. Une chaise framboise écrasée.
On s’assiérait sur la chaise. Au bord.
On entrerait peu à peu dans le vert menthe à l’eau.
Toute entière dans le vert menthe à l’eau.
Exactement au milieu du vert menthe à l’eau.
On laisserait la fraîcheur monter, se répandre, envahir tout le corps.
Enfin on serait bien.
Et tout soudain, on aurait furieusement envie … d’une glace framboise écrasée. »


Ne pas se laisser écraser, relever la tête et guider le peuple vers sa liberté comme l’a peint Delacroix, c’est bien de destin de certaines femmes au fil de l’Histoire.
Rappelons nous de Jeanne d’Arc qui, du fond de sa province, a bravé les interdits et, vêtue d’habits d’homme obtenus de haute lutte, a reconquis la France et sorti son roi de l’ombre. Elle a brûlé sa vie dans cette quête.


Sharav devant le tableau de Marie Claude Cavagnac écrit :
« Rondeur, monde, pénombre, vécu.
Pénombre du vécu. Frontières. Paysages secrets.
J’aperçois une lumière, là, au coin du tableau, un petit morceau de toile clair.
Attirance obsédante.
Ce blanc, ce jaune m’intrigue, me laisse un espoir.
Parfois, cette clarté prend tout l’espace.
J’hésite. La pénombre me semble si rassurante, je ne vois rien, ne risque rien.
Je pourrais rester des siècles, ainsi, dans cette torpeur. Rien
Un pas, un pas de plus vers la lumière. Elle réveille en moi une petite étincelle de vie.
Un pas de plus ? Oserai-je ?
Soudain, une porte, là, sur la droite de la toile. Cette porte m’appelle, m’invite dans
l’inconnu. Je cherche dans mon histoire le courage de l’ouvrir.
La lumière blanche me réchauffe, me promet. Je tourne la poignée.
D’accord, je viens. »


Le moment était venu d’ouvrir la route pour libérer ses frères noirs. Dans le bus, en 1955, Rosa Park, s’est assise pour que tous puissent se lever. Avant elle, c’est Emma Goldman qui s’était battue, à la veille du xxème siècle pour répandre les idées sur la liberté des femmes à disposer de leur corps, à pouvoir limiter leurs grossesses à répétition, à leur offrir l’instruction pour les rendre indépendantes. Infatigable, parcourant les USA et l’Europe, souvent emprisonnée, Emma la rouge dénoncera également, sans réussir à se faire entendre, la dictature du peuple telle que la révolution bolchevique la menait. Elle rencontrera Louise Michel avec laquelle elle partageait beaucoup de prises de positions.


Marijo, l’a noté devant un tableau.
«… Mais qui donc a eu l’idée
D’encadrer une femme éprise de liberté ?
Que malgré le halo indigo et bleuté
Quiconque ne pourra jamais apprivoiser… »


Réjane devine la femme dans les courbes du tableau de Marie-Claude Cavagnac.
« Galbe d’une fesse, d’un sein
d’un ventre arrondi que la lune révèle.
La femme se courbe dans la rondeur idéale
et cache ses paysages dans le carré parfait.

Elle croise son ombre dans le creux de ses reins
sans laisser échapper sa secrète identité.
Le féminin se décline dans la nuit du temps.
Galbe d’une fesse, d’un sein
d’un ventre arrondi que le soleil éclaire.
La femme se dévoile dans l’intime de sa vie
qui forge son caractère,
qu’elle libère en morceaux sur la toile des riens
Le féminin se décline dans l’éclairage du temps.
Petits carrés d’instants
grands trésors permanents
le féminin transcende tous les moments
de chaque vie donnée
de chaque vie reprise
dans la chaîne du temps. »


Aujourd’hui comme hier, partout, le « métier le plus vieux du monde» n’existe que parce qu’il y a consommateurs. Marthe Richard s’élèvera en 1946 contre ce droit qu’ont, depuis si longtemps, les hommes à avilir et exploiter les femmes avec l’assentiment de tous. Elle se battra pour celles dites de joie, enfermées dans ces « maisons de tolérance ». Ces dernières deviendront hors la loi mais le proxénétisme et la prostitution feront le trottoir ou plutôt les aires de stationnement au vue de tous.
Où est l’erreur : la loi ne punit toujours que les femmes !


Michèle les retrouve sur la toile de Soo Lee.
« Aplat bleu ciel qui appelle à la méditation, en contradiction avec l’agitation, avec les entrelacs. Ce pourrait être la nasse qui enferme la femme. Ce noir pourrait être sa prison, des barreaux stylisés.
Quand je vois ce tableau je pense à une photo que Jean a faite à Braga au Portugal qui montre des mannequins dans une vitrine sur laquelle se reflète la maison à moucharabiehs d’en face. Il appelle cette série « Enfermement », comme celui des femmes de la maison d’en face. J’y vois aussi un coeur stylisé qui me fait penser au titre du livre de Carole Martinez « Le coeur cousu », le coeur de cette femme livrée à un homme de son village qui la maintiendra enfermée et dont elle se délivrera. »


Délivrer, certaines actions des femmes dans l’histoire marquent le courage de chacune d’entre elle pour agir dans ce sens. Charlotte Corday a bravé le fanatisme en éliminant sa tête. Marat faisait peur à tous, elle l’a poignardé. « J’ai tué un homme pour en sauver 100 000 » mais personne pour sauver sa tête.


Katlène cherche dans l’oeuvre d’Anne Déguelle.
« Un zeste de presque rien _ comme une illusion
un simple reflet se mirant dans une flaque de couleur
est-ce moi ?
est-ce elle ?
sommes-nous du même côté ?
carreau coloré _ carré acidulé
j’vous ai apporté des bonbons ! »


En refusant les douceurs du confort, Simone de Beauvoir, la philosophe, analyse notre société qui maintient la femme dans une situation d’infériorité. Elle se bat pour améliorer la condition féminine.
Simone Veil, l’élue, la militante sortie des camps s’élève pour combattre les hommes en costume auxquels elle arrache la protection de la femme, sa reconnaissance de liberté de maternité. Elle fait voter une loi sur l’éducation sexuelle, pour la légalisation de l’IVG afin de les sauver de l’horreur de l’avortement clandestin, des mutilations ou décès qui s’en suivaient, des familles nombreuses qui les condamnaient à la dépendance ou à la misère.
L’histoire continue d’être un creuset pour notre futur.


Katkène nous livre ses mots devant un tableau de Soo Lee.
« Coeur à nu _ coeur à vif qui rit jaune
écorché _ blessé… vite vite l’emmailloter le bercer le consoler
coeur bandé abandonné _ ligoté par le chagrin
coeur mouillé _ barbouillé noir de mascara
coeur bleu d’espoir _ en vert et contre tout
qui a dit que le rose c’était fait pour les filles ? »


Jeune fille au coeur de l’Allemagne, Sophie Scholl s’est démenée pour dénoncer le nazisme et ses horreurs, devenue jeune résistante de l’intérieur du Reich. La Gestapo la guillotinera avec son frère en 1943, elle avait 21 ans.


Sharav offre ces mots à partir d’un tableau d’Anne Deguelle.
« Le tableau est carré. D’un premier abord, sa géométrie, sa symétrie stoppe un mouvement
d’évasion. Cadre. Tout est calme. Bien.
Je délimite, tu délimites, il ou elle délimite…
L’envie me prend de jouer à la marelle au beau milieu du tableau. Je lui crie : « Tu ne m’attraperas pas ! Tu ne m’attraperas pas ! ».
Je vois le reflet de ma joie dans ton verre. Je souris. Ah ! Tu croyais m’arrêter, me confiner
dans un si petit espace ?
Je plonge dans la profondeur de tes cercles de couleurs, m’enveloppe de ta matière,
m’enivre de tes lignes….
Je danse, je danse à l’infini loin de me douter que tes limites étaient ma liberté. »


Germaine Tillion, de l’autre côté de la frontière, sera dans les premières résistantes à refuser
l’occupation. Déportée à Ravensbruck,  c’est par l’écriture, la prise de notes, la fraternité, l’entraide qu’elle trouvera la force de vivre, de « le dire au monde ». Elle continuera son chemin en Algérie où la guerre la fera revivre ce cauchemar : « Quand un humain ne reconnaît plus son semblable dans un autre humain, c’est bien un désastre moral ».

Elle dit aussi bien haut en 1978 « Les femmes doivent cesser d’être des objets d’échange, des instruments de reproduction pour devenir des êtres humains et des citoyens à part entière ».
A-t-elle été réellement entendue ?


Madeleine écoute son passé devant le présent de l’oeuvre de Fabienne Gaston Dreyfus.
« Je suis femme, heureuse de l’être, plus toute jeune, assise sagement dans une salle d’exposition.
Ma chaise est rose. Je suis de noir vêtue. J’ai beaucoup vécu. Mon regard s’arrête sur un tableau abstrait, mais ô combien parlant pour moi. J’ai envie de crier : « mes crayons de couleurs ! » Et la petite fille se substitue immédiatement à la femme en noir. Je plonge dans mon enfance. J’ai six ans et je bave, oui, je bave d’envie devant la vitrine de la papeterie. Là est exposée une boîte qui contient un assortiment complet de crayons de couleurs. Ils étalent leurs subtiles nuances de verts, de bleus, leurs camaïeux de rouges, de jaunes et d’ocres…et trois sortes de violets en un arc-en -ciel magique. Et j’aime tellement dessiner, inventer, colorier !….
Avec un billet donné par un oncle, Maman a pu m’offrir la boîte de crayons, mais sur un coup
d’audace, sans le dire à Papa (l’argent est précieux ! ). Alors, la boîte sommeille dans l’armoire, entre deux draps. Et parfois, le jeudi après-midi, Maman pose sur la table le trésor où s’alimente mon imaginaire, et je m’évade et je m’invente des mondes…..
Mais je reviens au tableau, ici et maintenant. Les crayons que moi j’y vois sont bien rustiques, et seules les couleurs primaires sont là. Et où est donc la boîte de fer, la belle boîte plate, brillante, lisse, si douce à caresser ? Ces crayons sont bruts de décoffrage, peut-être même pas des crayons.
Une boîte « comme quand j’étais petite », je m’en suis offert une, il y a trois ans, chez Deloche, à Montauban. Pas pu résister. Et pour me faire plaisir.
Crayons d’hier, crayons d’aujourd’hui.
Cherchez la femme. Trouvez l’enfant. »


Institutrice, Louise Michel avait, elle aussi, dénoncé le manque d’éducation et d’instruction qui opprime, dégrade, laisse sans espoir de futur meilleur. Elle offre l’école au peuple Canaque
lorsqu’elle est déportée sur leur terre. Elle refuse les limites inventées par les classes dirigeantes qui rendent impossible l’évolution de la classe ouvrière.

Malaka Yousafzai au Pakistan, prix Nobel, déclare en 2013 « les extrémistes ont peur des livres et des stylos. Le pouvoir de l’éducation les effraie toujours, surtout pour les filles ».


Réjane trace l’improbable dans la toile d’Anne Deguelle.
« La vitre reflète le temps qui passe et s’imprime des souvenirs que la pistache digère. L’imprévu du tableau adopte le curieux qui accepte de rentrer dans la toile parée de ses couleurs. Les passants du hasard se penchent sur eux-mêmes pour retrouver l’idée de leur personne dans l’infini du reflet. On reconnaît l’empreinte du connaisseur qui s’y mire à loisir, celle de l’enfant surpris d’être là, de la visiteuse timide qui s’étonne de se retrouver entourée par la foule des autres fois pourtant disparue du plancher qui l’accueille.
Le moment marque son empreinte en couches successives et l’imaginaire de l’artiste se superpose à l’espace. Sa gourmandise se décline dans l’entassement bien rangé sous la voûte céleste. Les ombres des passants s’incrustent et contestent leur droit de passage furtif. Un chat s’est aventuré au bas du carré et l’humanise.
Vous ne les voyez pas ? Et pourtant leurs traces ombrent le présent. Ils jouent à cache cache avec la vérité et se rient des aveugles. »


La cécité envers les femmes est une constante dans l’Histoire. Les femmes artistes ont dû longuement batailler pour être autorisées à s’exprimer dans l’art. Camille Claudel entre autre, a ouvert une brèche dans ce milieu et aujourd’hui Anne Deguelle peut être présente à Beaubourg aux côtés de Niki Saint Phales.
Longtemps les femmes furent taxées de « souffrant d’un déficit intellectuel » et pourtant Emilie du Chatelet traduisit en 1742 « les lois mathématiques de Newton », Marie Curie découvrit le radium, Simone Veil, Hannah Arendt, Simone de Beauvoir furent reconnues comme philosophes, Golda Meir ou Indira Gandhi surent gérer des conflits armés, Jacqueline Auriol prit les airs.


Actuellement, combien de femmes dirigent des pays, se dressent devant des dictatures, bravent le fanatisme religieux, ou les traditions opprimantes toujours favorables aux hommes, pour obtenir que les femmes soient des êtres humains à part entière (retour auprès de Condorcet). Taslima Nasreen en Inde, Ai Xioming en Chine et tant d’autres risquent actuellement la torture, le viol, l’enfermement, la mort en osant élever leur voix.


« N’oubliez pas qu’il suffit d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devez rester vigilants votre vie durant. » nous rappelait Simone de Beauvoir.


L’actualité nous le confirme. Cependant je tisse l’espoir du futur pour les femmes du monde et un moment d’histoires de femmes courage nous sera rappelé au théâtre avec la pièce « Cris et écrits » sur Louise Michel. »


Réjane Meilley, mars 2014


Pierrette introduit la 2è partie de la soirée avec Anne Deguelle.
Monique conclut la soirée en annonçant l’exposition et le spectacle de Louise Michel.