Métamorphose

 

Mon voyage initiatique s’est transformé en cauchemar. Je désirais me faire remarquer par mes semblables comme le vainqueur de la conquête de cet espace interdit autour du volcan millénaire. Je progressais dans cet espace vierge depuis de longs jours sans résultat, l’appelant régulièrement. Au petit matin, dans un champ de rochers, je l’ai enfin rencontré, ce Dieu que je cherchais. Lui n’a rien voulu entendre et n’a pas apprécié mon intrusion. Sa colère m’a aussitôt transformé en un bloc de pierre et j’ai eu juste le temps de penser que je n’étais pas le premier à oser venir en ces lieux.

Heureusement j’étais au bord d’un chemin et j’ai gardé espoir. Ma raideur n’a désormais d’égale que ma froideur et toute respiration, circulation me sont désormais interdites.

Seul le vent, le froid et la pluie pourront me faire bouger, rouler sur la route d’un possible différent. Je rêve d’un sculpteur qui saura faire renaître mon corps, d’un tailleur de pierre qui édifiera un bâtiment dont je serai un élément ou, au pire, m’éclater, me partager en petits morceaux qui pourront marquer le chemin d’un enfant perdu ou la collection d’un amateur. Je ne perds donc pas espoir dans ce temps minéral qui semble figer, mes marqueurs sont désormais siècles et je durerai pour voir son évolution, ça me console un peu.

 

Réjane, fev 2013

 

Boucle de neige ou phrase éclatée

 

Accoudée à la rambarde du balcon de l’étage de ma tour d’ivoire bâtie en retrait de mon territoire secret et si bien gardé, je voyais, sans les observer réellement mais attentive et prête à les suivre du regard, la cohorte des oiseaux de mer formant une escadrille commandée avec doigté et virtuosité. Elle s’apprêtait à s’éloigner à tire d’aile telle une traînée sombre, un coup de plume rageur, une signature. C’est toujours cet instant, dans le ciel éclatant et chargé de rougeurs d’un soleil couchant se faufilant dans l’autre monde. Il reste écorché en profondeur comme pour s’ouvrir au néant et à la solitude de la nuit.

 

La clé

 

Jacques s’est appliqué à calculer les espaces, les harmonies pour ce tableau si particulier. Il savait depuis toujours que ce gros sac hérité de sa grand mère allait devenir une de ses œuvres. Il mûrissait le projet au fond de lui, achetant, récoltant, améliorant sa belle collection.

Il s’est longuement arrêté sur ces drôles d’exemplaires, forgés depuis la nuit des temps, attaqués par la rouille mais qui pouvaient encore trahir le secret d’une cave ou d’un château, d’une chaumière ou d’une église. Il aime celle-ci, double, qui devait ouvrir deux serrures, celles d’un geôlier ou d’un lieu précieux. Il se demande comment étaient celles de Barbe Bleue et surtout la plus petite, la magique qui se tache ?

Pour lui, les clés plus petites, plus récentes forment des trousseaux réunis avec de la ficelle pour les plus anciennes, avec des porte-clés pour les autres. Elles se multiplient avec le temps et Jacques s’interroge sur ce constat. Quelle société se traduit par toutes ces clés, de plus en plus sophistiquées, de portes qui se blindent, de coffres divers ? Les clés ne font plus rêver que l’oncle Picsou et les perceurs de coffre forts.

Lui doit trouver l’harmonie dans son tableau et sans avoir la clé de la gamme. Il laisse vagabonder son imagination, filer dans les champs pour rencontrer la liberté que toutes ces clés offensent.

Après de multiples calculs, il est certain d’avoir trouver la clé de son problème, la disposition idéale, la position de l’élément clé. Il n’a pas besoin de molette pour ramasser celle du paradis, il songe à pister le rêve pour améliorer son assortiment.

Et le jeune homme s’effondre tout à coup devant une certitude. Son tableau n’a pas d’avenir, aucune donnée stockée dans la froideur de ces objets. Seule l’imagination les fait vivre. Sa toute dernière, qui n’a l’air de rien, cache modestement dans ses entrailles une multitude de documents et de photos.

La vie de son propriétaire y est dévoilée mais, comme toutes les autres, un jour devenue inutile, elle vieillira en gardant ses secrets.

 

Réjane avril 13

 

Haïkus 

 

Sa vie fait escale

dans la rime du temps perdu

sans d’obscurs pensées.

 

Sa vie se fait bascule

dans la brume du temps perdu

bouillantes pensées.

 

Scrabble écrire avec les mots des autres

 

Pierre pensait relever la gageure dès le lendemain du marathon, au plus fort de sa fatigue. Il devait relier les meilleurs penseurs dans une histoire incroyable qui partait de la découverte d’une momie, qu’il était impossible de vendre et de la lecture de son palais mortuaire, interprétation évidente de sa vie.

Pierre était un scientifique qui aimait les défis, qu’il trouvait vivifiant et qu’il résolvait avec une simplicité évidente. Il forçait l’admiration malgré son air éthéré de professeur. Il avait inventé une machine à hélice pour désensabler la nouvelle pyramide . Il faisait très attention à son matériel à son matériel dans ces lieux désertiques où la moindre rondelle égarée faisait perdre des jours à l’ensemble de l’équipe.

C’est cette expérience qui fait avancer le marmot, comme disaient ses collègues. Lui en savait quelque chose, enfant surdoué qui n’avait jamais pu comprendre la lenteur de ses condisciples à résoudre un problème. Il s’était systématiquement retrouver le plus jeune des équipes de recherches et désigné comme le dindon de la farce à chaque nouvelle aventure. Il avait assumé ces bizarreries répétées de la part des chercheurs ayant de la bouteille comme une sentence incontournable et il se disait que ce n’était pas aussi terrible que de devoir boire un verre de ciguë. Il assumait son physique et ses compétences hors normes avec sagesse et prouvait que la jeunesse pouvait aller de l’avant avec bonheur.

 

Réjane, mai

 

 

 

Retour au sommaire « Paroles Vives »