Je me souviens du printemps haut-marnais, le soleil prenait son temps pour réchauffer les bourgeons qui explosaient enfin, rompant la si longue attente.

Je me souviens que c’était  la date fatidique pour les filles, de changer de tenue.

Je me souviens du principal, posté à l’entrée du collège, surveillant, quelque soit le temps, le moyen de locomotion et la distance à parcourir, qui renvoyait impitoyablement les filles encore en pantalon, vêtement seulement toléré dans les dates officielles de hiver.

Je me souviens du sentiment d’injustice et de colère de n’être pas du bon sexe.

Je me souviens de cette envie de faire la révolution et ma joie quelques années plus tard, même si j’étais encore trop jeune pour participer.

 

Je me souviens de la poitrine de ma grand-mère où j’aimais poser ma tête, les soirs pendant les veillées. Elle me racontait des histoires de son temps ou me récitait des poèmes appris dans sa jeunesse et qu’elle connaissait toujours par cœur. J’ai toujours regretté de n’avoir pas pris la peine de noter.

Je me souviens des parties de petits chevaux, de backgammon ou de nain jaune qui occupaient nos soirées, avec ces belles pour finir.

Je me souviens de ces moments de tendresse et d’amour.

 

Avril, Réjane

 

Il reste impassible devant elle. C’est alors que l’idée lui vint de profiter de l’instant pour donner des petits clins d’oeil dans l’espoir caché de détourner le colonel de son sérieux et de l’entraîner sur un terrain glissant qu’elle maîtriserait désormais à la seconde où il cèderait. Son désir fut vite invalider et elle resta sans voix devant cet homme imperturbable qui ne manifestement ne devait jamais avoir connu le moindre penchant amoureux. Elle se sentait diminuée quant à lui demander grâce, c’était au dessus de ses forces. Faire appel à ses souvenirs et lui demander de reconsidérer le sujet. Voilà ce qu’elle devait faire. Lui offrir d’évoquer ce temps passé en solitaire, ces longues journées qui l’avaient mené au crépuscule de sa vie sans qu’il n’apprenne jamais réellement l’humanité dans laquelle il était plongé. Elle cherche rapidement une solution qui éviterait que la haine viscérale de l’autre ne s’exprime. Elle ne doutait pas de la solitude dans laquelle il avait passé le plus clair de son temps dans les années de sa présence dans le village. La jeune femme s’était sentie invisible comme si elle n’avait jamais existé. Elle s’était répétée qu’il n’avait pas d’intérêt. Ce n’est pas parce qu’il représentait la loi qu’il était pour cela digne de foi. Elle n’était en rien une femme gâtée par la vie même si la sienne l’avait beaucoup malmenée, elle refusait elle refusait catégoriquement de se résigner à vivre platement. Elle voulait la pimenter. Soudain, elle se laissa glisser sur le sol, tout en évitant de tomber en arrière au risque de se blesser. Elle ne bougea plus comme si elle était victime d’un malaise. Elle se fit toute molle et ne répondit pas aux appels. Au lieu d’être forte, elle jouerait la faiblesse pour attendrir l’homme.

Cela se passa comme elle l’avait prévu. Le colonel se précipita pour l’assister, contrarié dans son travail militaire de gardien de l’ordre. Il s’assura que la jeune femme était en vie, que son cœur était toujours en fonction. Mais toucher l’autre c’est en révéler les qualités intimes et il chavira à ce contact qu’il ne voulait pas, transpirant sous l’uniforme.

Dès qu’elle sentit ce changement infime, elle se réveilla. Il proposa d’attendre qu’elle soit remise de ce malaise et, radoucit, il remit le jugement au lendemain. Elle pourrait échafauder un nouveau plan d’action dans la nuit.

 

 

Contes en salade

 

Par une belle après midi d’hiver, le Petit Poucet enseignait une fois de plus la forêt à ses frères. Ils devaient la cartographier avant les grands froids afin de ne jamais s’y perdre. Tous travaillaient mais sans ordre, sans méthodes, passant leur temps à se disputer plutôt qu’à noter. En chemin, ils rencontrent les sept nains qui rentrent du boulot. Eux sont tout le contraire, organisés, rigoureux, prêts à s’entraider pour le bien commun. Ils sont accompagnés par Blanche Neige, une perle pour la maison. Les deux groupes, surpris, s’arrêtent. Le Petit Poucet est un adolescent plein d’énergie et très sensible à la beauté. Il se sent touché par la belle jeune fille. Il engage la conversation.

-Bonjour, je ne vous ai jamais vu. Est-ce parce que je n’étais jamais allé de ce côté de la forêt ? demande t-il respectueusement

-Vous êtes sur notre secteur, c’est vrai, mais nous pensons que la forêt est à tout le monde. Et en ce moment, il y a du monde qui s’y promène. On a croisé le chaperon rouge ce matin et hier le chat botté. Les chasseurs tirent sur nos amis les bêtes sans retenue et une vieille femme propose des pommes bien rouges. Ces moments de fêtes sont propices aux sorties. Chacun cherchent à placer ses produits ou à visiter ses connaissances. Et vous, pourquoi êtes-vous ici ?

-Et bien, c’est parce que l’hiver, nos parents essaient de nous perdre dans la forêt alors, en prévision, j’essaie de faire une carte de la forêt.

Aussitôt, ses frères prirent la parole, se plaignant de ses temps de travail imposés par leur frère, plus jeune qu’eux de plus, des conditions hivernales si désagréables,de leurs difficultés à reconnaître un chemin plutôt qu’un autre, tous bordés d’arbres dont ils ne connaissent pas les essences, de leurs parents, et surtout leur mère, de la maison si petite et si mal tenue, si éloignée de la ville où ils pourraient se distraire.

Blanche neige se mit à rire et proposa à tous de venir prendre une collation chez eux, bien que ce soit très petit. Ils acceptèrent tous sans réserves.

Arrivés à la maison des nains, ils eurent beaucoup de mal à y entrer, sauf le Petit Poucet, ce qui augmenta encore la mauvaise humeur de ses frères à son encontre. Ils vidèrent sans hésiter les bols bien remplis, cassèrent certains meubles inadaptés à leur taille et partirent sans s’excuser, sauf le Petit Poucet qui se résolut à les laisser se débrouiller, lui ayant bien envie de compter fleurette à cette si belle jeune fille. Et pendant que sa fratrie se retrouvait dans une drôle de maison en pain d’épice, lui cherchait avec sa belle une manière de  développer ses compétences d’hôtesse et, avec l’aide de Prof, ils créèrent un site qui allait attirer de nombreux visiteurs au fond des bois, ravis de profiter de l’originalité du lieu et de sa manière de l’atteindre, avec des petits cailloux. Succès assuré !

 

Réjane, Décembre 12

 

Avec les mots de Jeanne Bénameur à Montauban

 

Comment connaître le cœur de la danse ?

En regardant virevolter sa main dans le jour.

Elle a ça dans la peau et le cœur sur la main.

Alors donne lui la tienne pour la danse du cœur.

Mon cœur s’embrasse, en sent-elle la chaleur ?

Tu brûles, tu te consumes, ne reste que tes cendres qui gardent la chaleur de l’empreinte du cœur de la danse sur ta peau.

 

J’ai largué les amarres, défait le dernier lien.

La mer accueille mon exil, océan de ruptures, tempêtes de solitude sous le roulis qui fait tanguer mon futur. Je garde la tête haute face à mon nouveau cap.

 

Lent, lent le souffle de mots libres qui s’entend difficilement dans toutes les langues, au cœur du langage du monde.

 

Réjane, déc 12

 

Autour d’un tableau de Hopper

 

Do, do, la, ré, Doriane effleure les touches qui répandent dans la pièce leurs sonorités harmoniques. Elle tient peu de place dans cet espace commun. Sa robe rouge épouse ses formes parfaites et ses cheveux noués laissent visible la courbe de son dos. Do, ré, mi, fa, sol. Le langage est difficile depuis un certain temps. Mathias rentre épuisé de son bureau et il n’a qu’une envie, se distraire en lisant le journal. L’appartement se tait et Doriane voudrait tant traduire son désespoir. Sa vie est faite d’attente, de celui où il rentre, des préparatifs, des rangements et de cette pendule qui orne le mur vert, entre les deux fenêtres et qui égrène ce temps de son baiser traditionnel. Heureusement, elle a son piano qui pleure avec elle, qui arpège son temps, qui attend de servir, qui se plie docilement aux sollicitations de ses doigts. Do, ré, mi, fa, sol. Il n’y aura pas encore d’enfant ce mois-ci. Elle aurait tant besoin de ses bras autour d’elle pour la rassurer, l’encourager. Seules les notes l’enveloppent dans son châle de solitude. Mathias lit-il vraiment ce journal ou, comme elle, n’ose-t-il pas parler. Cela fait des mois que cela dure. Ils font les gestes mécaniques, évoluent dans l’appartement comme des danseurs sur une scène, en accord mais à distance. L’enfant qui ne vient pas les sépare, creuse le fossé. Leur amour se liquéfie dans cette obsession. Les non dits prennent le pouvoir dans leur espace intime et occupent la place de l’amour, du partage, de la complicité. Les notes en sourdine hurlent pourtant son désespoir. Doriane respire un grand coup et rompt le silence. -Et si nous parlions, un peu, comme avant.

Mathias lève les yeux : avant quoi ? Demande t-il étonné.

 

 Réjane, déc 12

 

 

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