Avalant une bouffée d’air comme pour une apnée, il porte son regard autour de lui. Le ciel dégrisé annonce un printemps précoce. Les oiseaux de la ville piaillent leur bonheur de sentir à nouveau la chaleur autour d’eux, invitant feuilles et bourgeons à sortir de leur cocon douillet. Des pensées triomphent sur les plates bandes de la petite place. Elles lui rappellent celles décorant la place de la gare de Chaumont, petite ville d’accueil de ses parents qu’il est allé visiter juste avant.
Ahmed plonge dans la bouche béante de la station de métro. Il n’a jamais aimé ces lieux puants, sans cesse fréquentés par une foule pressée ou perdue. Le jeune homme repense à la tranquillité de sa ville provinciale avec sa campagne à portée de main.
Adolescent, il se plaignait de ce calme et ne souhaitait que quitter au plus vite ce havre de paix haut-marnais. Il ne connaissait pas encore ces mégapoles bruyantes et grouillantes qui sont son quotidien aujourd’hui. Enfant, on ne sait apprécier à sa juste valeur la chance de profiter d’un air sans trop de polluants, d’avoir la possibilité d’observer une nature encore sauvage et libre.
Serrant la poignée de sa valise anonyme, Ahmed essaye de ne pas se faire happer par la cadence des usagers. Il doit garder le contrôle, se fondre dans la foule, parmi les voyageurs habitués à recevoir les rayons d’un soleil généreux. Il porte une barbe naissante qui lui donne le charme des hommes en devenir. Le jeune garçon remarque le regard intéressé des jeunes femmes qu’il croise. Mais sa tête répète les phrases apprises par cœur et ressassées en leitmotiv par ses frères. Il s’oriente dans le dédale du réseau souterrain selon les consignes reçues. La publicité criarde attire son regard malgré lui, offrant sans mesure matériel, femmes, voyages et bonheur à l’œil saturé du passant.
A l’entrée de la station, au détour d’un boyau, ses oreilles captent une mélodie de son pays, une berceuse qui lui chatouille le cœur. Il revoit sa mère la lui chanter lorsqu’il était petit.
« Je ne dois pas fondre pour si peu, tout jaillit d’une fange éphémère, tout renaît dans un
champ de dépouilles. Du soleil en poudre d’or. Je connais le pouvoir de l’haleine des loups. »
se dit-il à mi voix, comme pour se protéger.
Il atteint la choriste, jeune pétale arraché à une fleur de printemps. Elle chante le début de la vie, tout ce qu’elle connaît. Assise en tailleur sur un minuscule tapis, elle indique du bout de ses notes la sébile devant elle. Sa frêle silhouette voile son âge. Lui s’arrête interdit, son assurance affaiblie. Elle tressaille lorsque leurs regards se croisent, chacun sondant l’âme de l’autre.
« Où as-tu appris cela ? demande-t-il en essayant de cacher son trouble.
– Dans mes insomnies d’enfants, dans le pays sans pluie d’où je viens. »
Il se demande ce qu’elle fait là. Il voudrait lui dire de se sauver au soleil. Un geste lui échappe. Surprise, elle l’observe attentivement et pâlit. Il risque d’être percé à jour par cette enfant de misère. Il l’épouse du regard. Se sentant prêt à fondre, il lui crie comme pour s’encourager :
«  A chaque détour de chemin, la guerre sans merci nous ordonne d’agir et accumule les
innocents. Je le dois. »
Ses mots se perdent dans le fracas de la rame qui entre en gare. Il se précipite sur le quai, le regard étonné de la jeune fille encore imprimé sur sa rétine qui se trouble. La foule l’entoure.

Vite, il entrouvre sa valise et tire sur le détonateur.

Réjane Ceglia février 2005

Poème, construction des hasards imposés.

Regains… tout le reste, même le cœur dès son apparition

La terre est toujours là, heureusement rien ne meurt malgré les dégradations.

Il avance avec violence, attiré par le leurre, comme dans un songe.

Le vent qui monte de son double, comme une sœur perdue se prolonge

Par la route de la connaissance, celle qui sert à l’artiste de par sa blancheur.

Cette odeur sur les pieds bien posés de nos vers, marqués par leur fraîcheur

« Dois-je prendre au hasard le nom du père agrafé dans les cimes

Je l’ai veillé la nuit, il venait de cette terre, grain de poussière intime

« Tu le sais bien toi qui fais la guerre, combattant sans rage. »

Et que sais-je de lui, Homme, être cher, animal sauvage.

Réjane Ceglia