Le salon de la maison est silencieux. Le soleil qui brille dehors glisse par les fenêtres comme pour profiter de ce calme feutré. Il rend visible les atomes de poussière que la maîtresse de maison s’emploie à chasser chaque jour avec ténacité. Le temps passe en silence, la grosse pendule héritée de la grand-mère ne le distille plus faute d’être remontée. Elle agaçait les habitants de la maison habitués au confort silencieux du quartz.

Sur la belle table de chêne cirée dans la tradition trône un superbe damier. Le marbre qui le compose laisse admirer ses veines et ses traces de fossiles, marques de ce temps infiniment long. Il a été fabriqué avec des pierres retirées des entrailles de l’Atlas et ses pions sont de la même trempe. Chacun d’eux est à sa place, posté dans son espace, sans marque d’impatience, digne et calme, comme toujours. Chacun voit en face de lui son vis-à-vis, identique à lui-même, seulement de couleur opposée. Chaque membre du groupe sait qu’il doit travailler de concert pour vaincre l’autre camp, prêt à se sacrifier pour la victoire de son armée. Il en est toujours ainsi dans ce corps de métier depuis la nuit des temps.

Les chevaux piaffent malgré la retenue des cavaliers. Les soldats s’apprêtent à être sacrifiés les premiers comme dans toutes les batailles. Dominants les autres, les têtes couronnées s’amusent des courbettes que leur entourage leur font, jaugeant de loin la puissance des adversaires. Soudain la première rangée frémit, l’engagement est imminent.

Le premier échange se passe sans problème, les noirs répondent à l’attaque par une feinte sans surprise. Les premiers instants ressemblent à tous les premiers accrochages, un coup d’un côté, un coup de l’autre. Puis les stratégies se découvrent peu à peu, les parades se mettent en place. On ne déplore encore que peu de victimes.

Enfin, fort d’une botte secrète, une hécatombe suit. Sans se décourager, le souverain touché rassemble ses forces et choisit une stratégie adaptée aux coups reçus. Elle est concluante et les pertes s’équilibrent. Mais il ne faut pas crier victoire trop tôt, le self-control est le maître mot de tout échange. Les deux adversaires se sont évalués, défiés et chacun réfléchit aux coups possibles pour s’en sortir.

La partie continue donc, émaillée de disparus de chaque couleur. La conclusion de l’échange est proche. Les noirs semblent dominés et le coup fatal va être porté lorsque…

les enfants de la maison envahissent le salon. Les pions, surpris se figent dans un silence de marbre, frustrés de n’avoir pu conclure.

Lorsque la jeunesse s’installe avec beaucoup de bruits devant l’échiquier ils ne peuvent entendre les soufflements désespérés des pions condamnés à se contenter d’une partie de débutants. Le silence retombe dans la salon, propice à la concentration. Le soleil a tourné et ne pénètre plus dans la pièce qui s’assombrit.