« Tout être humain est le résultat d’un père et d’une mère » la citation sert d’accroche à un article du magazine.

Pas le temps d’approfondir le sujet, c’est toujours comme ça quand on feuillette en attendant, lorsqu’un article vous intéresse, c’est son tour ! et pourtant… Je bous depuis un moment, toujours du retard lorsqu’on est pressé. Un autre rendez-vous important aujourd’hui.

Enfin terminé, je fonce .

Dehors, le printemps hésite à s’installer mais il a cependant libéré les premières fleurs à la caresse d’un soleil parcimonieux. Mars est triste. J’avais oublié qu’il lui restait encore quelques jours sur le calendrier.

Arrivée à destination, j’avale une grande goulée de son air de futur avant de rentrer dans ce grand bâtiment du passé. Sa grisaille tache l’espace. Je prends un raccourci éclairé à l’économie. L’air y circule mal et donne envie de retourner très vite recharger ses poumons d’autre chose.

Telle une caisse de résonance, l’espace amplifie mes pas qui martèlent mon rythme cardiaque. Tac, tac, tac, tac, la traversée de ce long couloir augmente le malaise qui m’oppresse. L’odeur agresse mes marines et fait remonter le vieux souvenir d’une salle immense et de plaintes derrière des paravents.

Des portes battantes geignent en s’ouvrant. Tout est souffrance dans ce lieu. Cette certitude tétanise tous mes sens.

Je croise d’autres bipèdes appartenant à la même espèce que moi : traits tirés, cheveux mal coiffés, vêtements sans recherche ; on ne vient pas ici pour parader.

Et puis, il y a la montée des marches, plaques des spécialités vissées sur les murs de chaque palier : je fais l’inventaire des pires.

J’essaie de me calmer en respirant profondément. Ne rien faire voir. Garder l’espoir.

Je me répète ce leitmotiv en gravissant les derniers degrés, m’attachant à la disposition du carrelage, au rebord anti glissade, au mur à la peinture écaillée par les passages répétés et peut-être le besoin de soutien providentiel d’une main tendue.

Garder espoir, tout est possible, garder espoir malgré les nouvelles d’hier, espérer l’erreur, échafauder des lendemains, des plus tard, des reports de destin.

Et encore des portes qui persistent à grincer, étapes successives pour atteindre le coeur de ma quête.

Et elle, où en est-elle ? Savoir… ne pas savoir.

Les néons écrasent le temps, la lumière est la même de jour comme de nuit dans ce lieu entre tout. Seule l’agitation des couloirs permet de situer le moment.

Je me sermonne de n’avoir pas pu me libérer plus tôt. Ce temps qui passe si vite pour moi elle doit le trouver bien long, seule dans sa chambre.

Je cherche les mots que je vais lui dire en passant devant des portes closes.

59,58,57, les chambres sont à l’envers, tout est retourné en ce moment.

Ne rien laisser paraître.

55 !

Mon index replié cogne le froid de la porte. Je frappe alors qu’elle est sourde !

Timidement j’entre et je vois la pauvre chose dans ce lit étroit. Mon cœur s’accélère, mon ventre se tord, mes jambes perdent leur aplomb : ses yeux sont fermés. Elle…

Je m’approche, j’hésite à toucher ce bras plus blanc et plus froissé que le drap. Une suée m’envahit. Je guette sa respiration, épiant la moindre trace de souffle. La douleur catalyse mes mouvements et m’étreint. Je ne peux imaginer la fin de notre histoire. L’inconcevable à portée de main, j’ai peur de toucher du doigt cette vérité.

Cela ne se peut pas.

Des larmes montent. J’aperçois par la fenêtre un morceau de ciel balayé de nuages. Mars tire la couverture grise du temps pour laisser aux hommes l’espoir d’un moment meilleur.

Mon regard caresse son visage marqué par le grand âge. Elle ouvre les yeux, ses yeux si merveilleusement bleus, ces océans qui ont tant vu de choses.

Mon cœur éclate de rencontrer la vie dans ce corps décharné que la douleur tord par instant. Égoïstement, je veux la conserver, elle a toujours été si forte.

Elle demande des nouvelles comme si de rien n’était, mon travail, le temps, mes vêtements…mais qu’est-ce qu’elle a mal, elle ne sait pas ce qu’ils lui ont fait.

Elle devait rentrer à la maison, ils me l’avaient promis, ils savaient que c’était inutile. Je me reproche de n’avoir pas su empêcher celà … Je parle trop fort, elle va déceler les tremblements de ma voix.

Je me penche pour l’embrasser et le froid de sa joue me glace.

Elle ferme les yeux un moment pour reprendre des forces. Je m’éloigne d’elle, me plantant devant la fenêtre, appuyant mon front à la vitre froide.

Et là, une foule de souvenirs arrive par vagues.

Tu revois d’abord cette maison de ton enfance, avec elle. Et ce grand jardin nourricier, son gros baquet vers lequel tu te précipites, avec la terreur d’y trouver un moineau noyé… Et ses pauvres parents !

Et les effluves qui jalonnent les saisons, même celle âcre de la fosse au compost, lieu hautement proscrit. Tu sens tout à coup son odeur qui te colle toujours au cœur, parfum de la douceur du moment lorsque tu grimpes sur ses genoux. Elle te raconte sa vie, ses guerres, son fils. Elle parle beaucoup de ton père. Tu le vois régulièrement venir la voir, avec toute la famille. Tout le monde profite des conserves et des confitures mais toi seule connait ses secrets.

La petite phrase lue ce matin et que tu n’as pas eu le temps d’approfondir revient te visiter. C’est souvent ainsi, ce refrain fredonné qui devient leitmotiv collant à la journée. Père, mère, toi tu précises géniteur car cette femme dont tu ne vois plus que l’ombre dans ce lit devant toi n’est pas ta mère pourtant elle a transcendé sa vie pour toi, l’a remplie de joies, petites et grandes, surtout avant.

Avant ce jour, juste avant ton départ pour l’école où tu es allée embrasser ton grand-père. Jamais malade, jamais couché. Tu t’es dit :« Je ne vais plus le revoir » Tu penses encore quelquefois que cette idée l’a tué.

Alors vous n’êtes plus que deux. Seulement deux parce que les visites s’espacent. Elle pleure souvent et tu la consoles comme tu peux.

Et la souffrance est venue avec cette solitude et ce sentiment d’être différente. Ce n’est pas le manque de voiture ou de télévision, il y en a peu à cette époque, et ça ne manque à personne. Tu entends des réflexions dans ton dos, des chuchotements, des ricanements. Et tu commences à comprendre ta différence qui n’est ni de peau ni de chevelure, non, toi, tu n’es pas avec tes parents, t’es nulle, oubliée, laissée pour compte, larguée. Tu dis t’en moquer, tu fais avec, ou plutôt sans, tu cadenasses ton cœur.

Que de soirées à jouer aux petits chevaux, au nain jaune ou au jacquet avec ses « attends, on fait la belle » pour les prolonger mais surtout parce qu’elle n’aime pas perdre.

Comme tu aimerais qu’elle puisse te demander de refaire une partie aujourd’hui. Tu la revois, si grande, d’une taille exceptionnelle pour une femme, imposante naturellement, distinguée, magnifique, avec ses fossettes qui se creusent dès qu’elle esquisse un sourire.

Une infirmière entre dans la chambre. Elle te parle mais tu as du mal à comprendre. Tu saisis :

“ prévoyez plutôt des vêtements pour l’habiller…”

Tu as envie de faire disparaître l’intruse qui n’est pas venue plus tôt  la soulager.

C’est vrai qu’elle porte cette horrible chemise pratique pour le personnel mais si avilissante. Elle si coquette, qui ne sortait jamais sans son chapeau, ses gants, cette poudre de riz qui te faisait tousser et ce rouge aux joues, « pour se donner bonne mine ». C’était hier, ou presque…

“Attends, on rejoue, on recommence la partie ! “

Elle, si jeune dans sa tête, toujours à applaudir aux révolutions, aux nouveautés, aux idées d’avant -garde. Seulement pendant ton adolescence vous avez eu du mal à vous comprendre avec ce fossé de trois générations entre vous mais tu as toujours cherché à lui faire plaisir, elle aussi. Vous ne partiez jamais en vacances mais, dès qu’elle a pu, elle t’a emmenée au bord de la mer. En train. Un périple qui a dû lui coûter.

Encore du bonheur à mettre au compteur.

Et puis les années se sont étirées comme les rides sur son corps. L’équilibre de la balance s’est inversé, comme les rôles. Aucune loi ne l’interdit, seuls les jours alourdissent le temps, sa santé s’est dégradée.

Maintenant la vieille femme se perd dans le labyrinthe que trace les calmants. Elle retrouve certainement ses parents, papy et papa au détour du chemin sans retour sur lequel elle s’est engagée. La lumière de ses yeux sonde maintenant des abîmes inconnus et perd l’éclat de son présent.

Tu n’oses pas lui prendre la main et lui serrer de toutes tes forces pour lui dire comme tu l’aimes, que tu voudrais la retenir, qu’elle restera toujours avec toi.

Tu te retrouves dans cette chambre, comme au bout d’une jetée, seule, accrochée au bastingage pour ne pas disparaître dans la tempête qui vient de balayer l’espace.

“Et tu te sens floué par les années perdues, et tu te sens seul, peut-être, mais …peinard”

La voix de Léo Ferré trotte dans ta tête. Dans le couloir, des bruits chronomètrent le temps qui vient de s’arrêter.

Surement pas peinard !

Tu as déjà connu cette impression de solitude, tes oreilles résonnent des cris stridents de ton petit frère.

Panique au réveil. Tu es dans ton lit à hauts barreaux et les hurlements viennent du beau berceau blanc qui te domine, du nid inaccessible, perché sur ses grosses roues cerclées de noir. Tu ne vois pas et ça augmente ton angoisse. Qu’a-t-il ? Pourquoi pleure t-il ? Les minutes assourdissantes passent si lentement … tu espères que la porte va s’ouvrir. Rien. Il fait noir, volets fermés, sais pas si c’est le matin ou l’après midi, faim au ventre.

Attends encore, des sanglots … dois faire quelque chose.

Te décides : grimper, escalader, passer et tomber du bon côté, courir, chercher quelqu’un, arrêter les cris. Chute côté liberté, ouf, même pas mal, même pas froid. Et la porte… t’acharne et gagne, te précipite sur l’étroit palier et là, le vide t’arrête, net. Le vide de l’escalier carrelé et glissant, l’insurmontable précipice que tes trois ans seulement ne peuvent franchir.

Recul, panique. Le couloirs se remplit de tes appels angoissés : Maman…

Ta mère est certainement venue vous chercher. Mais c’est ce moment de solitude dont tu te souviens. Pourtant tu en as connu combien d’autres puisque c’est après qu’ils t’ont laissée chez les grands-parents.

Et ce leitmotiv : père et mère pour faire un être humain ; pas toujours.

Ton souvenir est si fort que les larmes ont jailli de nouveau et tu dois t’asseoir.

Tu es près d’elle, elle qui est déjà si loin. Près de son corps si las des souffrances imposées. Tu scrutes cette chose dont tu connais tous les détails, tu lui as fait si souvent sa toilette. Elle t’avouait alors que son mari ne l’avait jamais vue nue :

“C’était comme ça à cette époque, on était pudique, j’ai grandi avec la lampe à pétrole et le cheval “ me répétait-elle alors que je revendiquais la mini jupe et qu’elle portait encore un corset sous ses vêtements.

Son visage se détend. Tu prends sa main froide, marquée par les piqures agressives de ces derniers jours. Tu serres ses longs doigts pour un dernier adieu. Tu imprimes ces instants en te repentant de tout ce que tu n’as pas eu le temps de lui dire, pas pris le temps parce que tu n’avais pas conscience de sa valeur, de sa limite, d’un arrêt possible.

Tu restes là, seule avec ton désespoir qui cogne dans tout ton corps et te laisse meurtrie.

ABANDON, tu te heurtes à ce mot, ce mot énorme, ce mot qui te viens, ce mot qui t’habite depuis longtemps.

C’est décidé, tu n’imposeras cela à personne, tu n’auras pas d’enfant.