A partir d’une gravure de la collection d’affiches Dutailly (jeune femme fumant pour publicité d’un   papier tabac, fin XIX ème /début du XXème)

« Ma minette, sais-tu ce que je fais, tu as l’air toute étonnée ?

Eh, bien oui, je m’émancipe, oui, oui, je m’EMANCIPE !

Cela faisait si longtemps que j’en avais envie. Bon d’accord, j’ai eu du mal, j’ai fait beaucoup d’essais. Mais voilà, je l’ai enfin roulée ! et je l’allume ! Quoi, pourquoi tu me regardes comme ça avec tes beaux yeux verts ? Tu me dis que Gustave ne va pas aimer, qu’il va me comparer à une femme facile. Mais moi je m’affirme, je veux avoir les mêmes droits que les hommes, je veux pouvoir changer l’atmosphère d’une pièce, faire durer le plaisir des silences rien qu’en laissant une légère fumée l’envahir. Je veux prendre le temps de rouler le tabac dans cette feuille si fine, pendant qu’il laisse mes narines se remplir de son arôme. Je veux sceller le fin paquet du bout de la langue, avec juste ce qu’il faut de salive. Et puis, une fois la flamme en contact avec ces petites brindilles enfermées, je veux entendre ce petit grésillement qui précède l’odeur délicieuse qu’il dégage.

Et tu verras, avec le temps, on arrivera à ce qu’on accepte que les femmes se coupent les cheveux, qu’elles libèrent leur taille de ces corsets de torture,  qu’elles participent à la vie politique en votant et même qu’elles fument en public ! Vois-tu, ma minette, je viens d’allumer une mèche d’espoir, de l’espoir de remporter une première victoire sur la gente masculine. »

Minette a écouté puis, après s’être faite caresser, elle est sortie par la chatière. Elle avait envie d’un bol d’air, et ça, pensa-t-elle en sautant dans un prunier devant la maison, c’était la vraie liberté.

Réjane