Histoire intime

« Retrouve tes racines pour avancer dans la vie ! » c’est la phrase culte de mon père. J’y ai travaillé, je me suis entraîné sans relâche et j’y suis arrivé. La mémoire familiale s’est réveillée. J’ai cherché à tout savoir en tissant ses fils au plus profond de la forêt où je vis. J’ai pris toutes les pistes, celles couvertes d’une mousse si douce, comme un tapis moelleux, celles sèches que mes pas risquaient de détruire ou encore celles glissantes avec chute probable.

J’ai retracé ainsi le passé des miens et l’histoire de mon peuple s’y est invitée.

Cela a pris de plus en plus de place dans ma vie et m’a même envahi. C’est quelque fois ainsi, on se fait dévorer en soulevant une pierre sur son chemin, par un prédateur de passage ou par un secret bien gardé dont la libération provoque des cataclysmes. Et les cheveux se dressent sur votre tête. Moi, ce sont les racines ancestrales qui sont sorties de la mienne, envahissantes et visibles par tous. Et cela fit mon malheur !

Impossible de reposer ma tête dorénavant sans que tout ce passé cherche à en sortir, sans que les autres me regardent d’une façon étrange. Je rappelais à chacun un épisode de sa vie familiale, quelque chose qu’il aurait voulu oublier. Je ne pouvais désormais avoir d’ami et les miens me rejetaient de peur que je ne révèle quelques histoires enfouies ou même notre société restée secrète si longtemps.

Je me suis souvent trouvé dans les parages d’un être étrange, géant et bipède qui chantait avec le vent dans les branches de notre royaume. Il se penchait souvent au cœur de notre monde et cueillait des bribes de notre histoire en prélevant des traces laissées sans craintes. Moi, je l’observais, mi curieux mi amusé.

C’était une drôle de créature si gigantesque que j’étais bien certain que jamais il ne pourrait nous découvrir. Et voilà qu’il se mit à gratter, prélever, refaire des chemins et qu’il me découvre, être infime dans l’immensité boisée. Comme je porte en moi toute la mémoire, toute l’histoire de mon peuple il en prend connaissance sans problème car il est capable des traductions les plus compliquées.

Et mon malheur enfla avec sa culture.

Les autres pensèrent à une trahison. Leur colère fut grande. Tous me jugèrent sans accepter de m’écouter, certains de leurs principes. Ils me condamnèrent à quitter leur monde, à prendre un dernier envol. C’est mon dernier jour dans mon pays, rejeté sans appel, condamné à errer telle une feuille d’automne libérée de sa branche. Vais-je pourrir au sol avec juste la satisfaction d’être l’humus de prochaines vies ou me retrouver dans l’autre monde, léger et neuf, prêt à repartir pour une seconde vie de recherches, pour éclairer d’autres populations sur mon monde secret ?

Qui peut parler du monde de l’autre rive ? J’appréhende le voyage et je sers très fort mon linceul, arc bouté dans la position de l’envol définitif. Je voudrais être assez fort pour cacher ma peur.

Adieu.

Réjane, Joinville le 12/6/08