Marcel dort d’un sommeil sans histoire, un sommeil qui lui ressemble, un sommeil minéral comme ce monde que demain je vais fouler pour la première fois. Il dort ! Comment est-ce possible ? Comment peut-on dormir ainsi dans ce silence si prégnant, si écrasant, si angoissant ?

Tout l’après-midi j’avais cheminé derrière le dos de Marcel à peine courbé sous son sac à dos. Il allait de cette lenteur calculée qui vous mène, sans repos nécessaire, du parking au refuge le plus haut. Nous avions marché sans mot dire, juste échangé une banalité de temps en temps.

Ce silence n’avait rien de silencieux. Il était plein du froissement de l’herbe qui se couche, du grésillonnement des grillons et des sauterelles, du crissement du gravier que la semelle écrase, du tintement clair d’un bâton qui heurte un caillou de la sente, du feulement du vent glissant entre les blocs qui parsèment l’alpage, du mugissement étouffé du torrent qui gronde au fond de la gorge, quand la sente s’en rapproche et j’avais toujours dans mes oreilles, venant du tréfonds, ma respiration bien trop haletante.

Qu’il eut été voluptueux de s’arrêter, de poser un instant, un tout petit instant seulement, le sac qui pesait sur les hanches, qui sciait les épaules. Ah ! Comme cela aurait été bon de pouvoir reprendre un rythme respiratoire en adéquation avec la marche !

Imperturbable, immuable, Marcel allait de l’avant. Je suis jeune ! Je ne pouvais faire moins que l’ancien. Je m’étais appliqué à suivre le sac qui dodelinait à peine devant moi à chaque enjambée. J’avais mis mes pas dans les siens et bientôt, sans avoir à subir la honte de réclamer une pause, j’avais pris le rythme et mon souffle avait cessé d’envahir ma tête.

Parfois, un coup de sifflet strident retentissait et un caillou imaginaire avait disparu de la moraine. Les miaulements d’un rapace tournoyant trop haut dans le ciel pour qu’on le vît, nous accompagnèrent un moment. Un groupe de chocards jouaient en criaillant dans une turbulence.

Nous avions cheminé longtemps, traversé la forêt, foulé les fleurs de la prairie grasse dans les senteurs d’œillets. Nous avions gravis péniblement la moraine, puis avions atteint l’épaule granitique entrecoupée de névés qui se dérobaient parfois sous nos semelles jusqu’au genou. La cabane était apparue sur une bosse herbeuse à l’ombre d’un énorme bloc hiératique, véritable amer lointain que nous n’avions atteint qu’après un long temps. A l’approche, sans arrêter notre course, nous avions ramassé de vieilles souches mortes de genévriers rampants pour alimenter la cheminée.

Nous avions mangé en bavardant près du feu qui crépitait dans l’âtre. Parfois une branche imbibée émettait un long chuintement de locomotive relâchant sa vapeur. Une source, à l’origine de l’implantation de la cabane, cascadait gaiement. Des frôlements habitaient la nuit, des mulots devaient être les hôtes habituels des lieux. Bien plus bas dans la vallée, un hibou petit-duc égrena quelques notes.

Entre deux bouchées mangées à la pointe du couteau, Marcel m’avait décrit la course par le menu. Il m’avait conté le crissement de la neige dans le froid du milieu de la nuit, sous les pas mal réveillés, le grincement des crampons sur la glace vive, le franchissement de la rimaye à la lueur de la frontale, puis le long stacato qu’il faudrait jouer tout au long du couloir qui suivrait. Ce serait une valse à quatre temps dont il faudrait tenir scrupuleusement le tempo, deux temps pour les piolets, deux temps pour les crampons. Il avait bien insisté sur la mesure : un pour le piolet droit, un pour le pied gauche, un pour le piolet gauche, un pour le pied droit, et ainsi de suite, un, deux, trois, quatre, … un deux, trois, quatre, … nous irions ainsi grignotant les quelques six cent mètres du couloir, ni trop vite au risque d’un dérapage sur un mauvais planté des pointes, ni trop lentement au risque d’être encore engagés dans la goulotte quand le dégel y lâcherait sa volée de cailloux.

Il racontait bien. Dans le rougeoiement des flammes, je voyais le bleu de la nuit avec cette étrange lumière réfléchie par la neige qui atténue les ténèbres. Je sentais le vide s’épaissir entre mes pieds. J’appréhendais le vaste toboggan qui s’incurvait jusqu’à la lèvre de la rimaye qui béait, dont la noirceur s’amincissait au fur à mesure de notre progression.

Après avoir englouti un énorme morceau de fromage posé sur le pain, il m’avait dit le soleil qui arriverait avec nous sur l’arrête neigeuse et le tonitruant beuglement qui nous giflerait violemment à cet instant, au sortir du silence du couloir. Nous cheminerions sur son fil, par endroit si étroit qu’on ne peut que mettre un pied devant l’autre, ailleurs avec d’énormes corniches fantastiques déferlantes figées dans le temps, et toujours le vide vertigineux ouvert des deux côtés et l’entêtant sifflement du vent qui nous accompagnerait.

La dernière bûche s’effondra dans l’âtre dans le cliquetis des mousquetons et des broches à glace que Marcel vérifiait à mesure qu’il les répartissait sur les cuissards que nous enfilerions dès le lever. Dans le bruissement soyeux de la corde qu’il lovait méticuleusement, il me décrivait le paysage grandiose qui s’élargirait au fur à mesure que nous avancerions et le bouquet final, la fabuleuse vision à trois cent soixante degrés au faîte du dôme sommital et venus de nulle part, dans une suite de loopings, à grands renforts de criaillements, la bande de chocards qui nous accueillerait en quête de quelques reliefs des encas que nous ne manquerions pas de partager au sommet, histoire de reprendre quelques forces avant de dévaler par la voie normale jusqu’à la cabane où l’on aura laissé les affaires de bivouac.

Avec la fin du récit plein des sons de la course qu’il savait si bien rendre, et des menus bruits de la nuit qui nous entourait, sur un « bonne nuit » péremptoire, il avait soufflé la bougie et s’était retourné dans son duvet. Quasiment aussitôt son souffle régulier avait empli l’obscurité de la cabane.

L’odeur soufrée de la bougie s’estompe. Je frissonne. Dehors le gel a mordu un peu plus fort et la cascatelle de la source s’est tue. Un sac à dos à la limite de l’équilibre, a longtemps hésité puis s’écoule doucement le long du mur avant de se stabiliser. Le mulot a repris son menu trottinement dès l’obscurité établie. Soudain, une ombre claire saute de la meurtrière de la fenêtre laissée par le lourd volet de fer tordu par les rafales des tempêtes d’hiver. Une cavalcade, un couinement aigüe et l’ombre disparaît par là où elle est venue. Plus rien, nul bruit autre que la respiration régulière de Marcel et le battement du sang dans mes tempes.

La tête pleine des images à venir, du vide sidéral dans lequel je vais vivre la journée de demain, des fautes techniques rédhibitoires qu’il ne faudra pas commettre, je ne trouve pas le sommeil. Je vire et revire dans mon duvet m’y entortillant, ajoutant l’énervement à l’angoisse qui enfle. Je veux dormir. Il faut que je dorme. Demain, la journée va être rude. Et Marcel qui dort d’un sommeil sans histoire ! J’écoute le lourd silence.

Une main vigoureuse me secoue :

« – Hé ! Petit ! C’est deux heures ! L’eau est chaude, on mange un bout et on y va. On a une longue journée en perspective. Le froid est sec, la journée sera bonne. »

jean baro

26 mars 2011