Etre un plat à déguster

Je suis née de la terre et dans la terre. Lorsque j’ai rencontré » les humains, ils m’ont trouvée intéressante, si intéressante que, bien que venant de terres hautes et lointaines, je me suis vite adaptée à leurs envies et j’ai commencé à parcourir le monde car je me sentais très aimée.

Ici, on me plongeait dans un bain chaud et parfumé aux senteurs de viande de porc roulée, là on me débarrassait de ma vilaine peau et je devenais alors si jolie, si appétissante que je me précipitais, avec délice, dans des cascades d’huile bouillante.

Tout cela pour vous dire que, de la lointaine Amérique à la vieille Europe, partout je suis la pomme de la terre.

Je voudrais surtout vous dire dans quelle tenue je me préfère : tout d’abord, fraîchement lavée, brossée, pour faire disparaître mes petites imperfections, après avoir atteint mon teint le plus parfait, je me glisse sous la lame fine de la cuisinière. Dans ce chemin parfait, je demande un peu de crème si épaisse et nacrée que, déjà, je m’enivre.

Puis, direction l’âtre ou m’attend le réconfort des braises rougeoyantes et chaudes .

Lorsque je sors de ce temple du goût, je m’offre aux regards des humains… attendris, gourmets, et enfin,

Je trône dans l’assiette blanche de porcelaine, exhalant un soupir de contentement et un fumet qui sent bon la terre ancestrale.

Ma robe des champs est un peu froissée, déchirée même, reste mon corps si harmonieusement désirable au palais de mon convive.

Je suis « pomme de terre en robe des champs ».

Je possède bien d’autres tenues plus chics, plus snobs, plus compliquées, plus fastueuses.

Moi, je me préfère en ce costume ainsi que m’a créée Dame Nature.


Plaisir minuscule

Il y a quelques jours, derrière la vitre, le front rafraîchi par le carreau, je traînai quelques pensées moroses, pas roses, plutôt grises.

Devant mes yeux, sans les voir, oies, poules, canards, coq s’ébattaient en s’ébrouant sous la pluie fine.

Tout à coup, mon regard s’accroche à la course des cinq oies qui hurlent de colère, les ailes déployées dans un envol inutile. Là-bas, devant elles, de l’autre côté du pré, leur amie, la canette grise, celle qu’elles ont choyée, élevée, engraissée, protégée est au prise avec l’horrible canard bleu-vert qui la tire violemment par le cou.

Le spectacle est déchirant. Les oies forment le cercle, enferment l’agresseur jusqu’à ce qu’il lâche sa malheureuse victime.

A cet instant, la plus grande oie saisit l’impudent par le col, le secoue vigoureusement tandis que le concert indigné n’a de cesse. Enfin, le canard s’échappe sans avoir semble-t-il abouti dans son entreprise de séduction forcée, poursuivi par les menaces des grandes dames.

Quelques minutes seulement de ce mini-drame avaient suffi à m’entraîner loin de ma réalité, totalement absorbée par ce petit rien offensant, contenant toutefois une éternité de survie pour l’un et l’autre camp. Pas de vie sans désir, espèce animale ou bien humaine,

Quelle différence ? Mais voilà, encore faut-il satisfaire à la morale !

Alors bon, avec humour, j’ai décidé d’appeler le vilain canard, pourtant beau de plumes mais dénué de courtoisie : D.S.K. ce qui fait bien rire la maisonnée et le voisinage.

Ainsi naissent les petits riens qui s’en vont grossir les petits creux de nos expériences et qui, parfois même, deviennent si importants qu’eux seuls subsistent de l’histoire.

Lili Ann F., octobre2011