Conte, décembre 2010

 

Il était une fois une grande maison bâtie sur la place d’eau par un riche bourgeois dans la bastide de Villefranche de Rouergue. Ses murs abritaient un couple qui s’aimait profondément, le plus heureux de la ville d’après ce qu’on disait. Leur maison était à leur image, belle, rayonnante. On y faisait fête souvent car ils aimaient aussi faire plaisir. Cette vie et cette maison lumineuse suscitaient envie alentours.

Par une nuit de Noël particulièrement froide, une pauvre femme demanda l’abri et le couvert pour la nuit. Les domestiques étaient très occupés et l’un d’eux la chassa sans ménagement et sans prévenir son maître qui festoyait à l’étage.

La pauvresse mourut devant la porte. Elle jeta un sort de malheur à la bâtisse dans son dernier souffle. « Puisque l’accueil m’est interdit et que je meurs glacée devant, cette demeure restera froide à tous ceux qui l’occuperont, et laissera de la froideur dans leur âme. Seule une personne qui tombera en amour de ses murs réussira à les réchauffer et à lever la malédiction ».

 

On ne comprit pas pourquoi les propriétaires n’eurent jamais de descendance et que leur vie devint stérile. Tous les habitants qui s’y succédèrent connurent le même sort. La maison n’arrivait pas à remplir son office.

 

La vieille femme avait donné 300 années à la demeure pour se racheter. Ne sachant faire le décompte des années, souvent elle espéra que la punition était terminée. Elle connu de grands espoirs lors des révolutions. A nouveau de riches bourgeois l’investirent mais, tout comme pendant les guerres, ils n’occupèrent la maison que pour cacher leurs bassesses derrière sur ses murs épais.

 

En conséquence la belle bâtisse restait froide à toute approche. Elle finit par être désertée, envahie par les pigeons, ouverte aux quatre vents, lasse de lutter, désespérée.

Enfin, un jour elle se sentit caressée du regard d’abord, puis polie par deux mains très douce, caressée, admirée. Elle sentait qu’une source de chaleur était possible. Son sauveur s’appelait Madeleine, elle était passée, repassée, l’avait visitée de fond en comble, l’avait chatouillée de toute part, lui avait expliqué tous les nettoyages, les améliorations, les retrouvailles avec son passé glorieux. Tout de suite la demeure s’était sentie soulagée, comprenant que les temps allaient changer. Car s’occuper des pierres ne suffisait pas, pour faire fuir les mauvais esprits son sauveur devait ouvrir sa maison aux voisins, aux amis, au partage et aussi à l’écriture. Enfin la malédiction était caduque. Elle allait pouvoir réchauffer les amoureux, revivre au milieu de la bastide comme à l’époque lointaine de sa construction, craquer de plaisir sous les pieds des visiteurs dont l’amitié guidait les pas. Elle savait que cet état de grâce se prolongerait pour l’éternité.

 

Je me souviens…., 2011

 

Je me souviens de la première visite de la maison, de son état déplorable,des pigeons qui volaient partout,de l’odeur âcre de la fiente. Je me souviens par-dessus tout de sa beauté d’abandonnée. Je me souviens qu’on s’est dit : « on est cuits! ».

Je me souviens de la lune énorme posée comme un fruit mûr sur l’horizon du causse,un soir,après la séance de yoga. Je me souviens être restée un moment, émue,émerveillée,en admiration devant cette offrande.

Je me souviens d’un matin à St Cirq encore vide de touristes,et de la Messe en Ut de Mozart qui s’échappait d’une fenêtre ouverte,emplissant la ruelle de sa poignante beauté. Moment parfait. Moment de grâce.

Je me souviens de la robe que je portais pour ce rendez-vous de Juin,à Paris. Je me souviens que nous marchions sagement côte à côte….surtout ne pas se toucher en public !Je me souviens de mon trouble. Et de ton désir.

Je me souviens avoir été surprise ,installée tranquillement à peindre dans la cour d’une maison abandonnée,par l’arrivée de la propriétaire. Je me souviens de ses cris,de mes excuses. Je me souviens de mon chagrin et du sentiment d’injustice éprouvé …puisque je ne « faisais rien de mal ».

Je me souviens d’avoir cessé de vouloir me souvenir quand la douleur est devenue trop insupportable. Alors j’ai tiré le rideau et me suis « abstraite ».

 

La maison de l’enfance, 2011

 

Nous habitions une maison du 18ème siècle,haute,étroite et sans confort,dans la rue du Bourgneuf,artère commerçante qu’empruntaient le lundi les carioles du marché,et où s’écoulaient les défilés du 14 juillet et des concours de pêche,les parades des cirques et même,une année……la caravane du Tour de France !La cuisine,salle à vivre,seule pièce en rez de chaussée,était banale,meublée de l’essentiel :table à dessus moucheté de gris et bleu,chaises paillées,buffet vitré,étagère supportant l’énorme poste de radio,le tout fabriqué par mon père,menuisier de métier.La cuisinière émaillée de vert,trônait,imposante,rassurante et chauffait toute la pièce . C’est sur elle que Maman mitonnait soupes (quand elle la faisait aux oignons,tout le quartier embaumait),pot au feu et « frichtis »,riz au lait et flans « Francorusse « ,vanille,café ou chocolat. On y faisait bouillir aussi de l’eau pour les « grandes toilettes »car point de salle de bain dans cette demeure d’un autre àge,mais une vaste bassine.. L’eau était denrée précieuse que nous nous devions d’économiser puisque c’est Maman qui allait la chercher dans brocs et seaux ,à la pompe,derrière les vieilles halles.(du 15 ème !). Exténuante corvée…..Dans un coin,près de la fenêtre ,j’avais mes quelques jouets,et fixé au mur,un panneau de bois peint en noir:tableau pour la « maîtresse d ‘école »que je rêvais déjà d’être …plus tard.Pour le moment,je n’instruisais et ne houspillais qu’un ours pelé,un baigneur à demi-manchot et diverses figurines découpées dans les réclames que nous refilait le pharmacien d’en face à chaque changement de vitrine….La cave était fascinante comme le sont ces endroits sombres et mystérieux que l’on fréquente rarement.On y stockait le bois,le charbon,les bocaux de conserves si réconfortants,quelques vieux ustensiles ,casseroles et gamelles et,dans des cageots ,les pommes de terre dont les germes, pâles filaments maladifs semblaient autant de doigts décharnés prêts à me saisir. J’avais terriblement peur des pommes de terre !Bien plus que des araignées retranchées en leurs dentelles ou des pauvres souricettes que nous retrouvions parfois piégées dans la tapette.Papa rangeait là son attirail de pêche. Il y avait aussi son établi avec d’étranges outils . Sur des rayonnages s’alignaient pots de peinture,bouteilles d’essence,d ‘huile de thérébentine,vernis ,car Papa était bricoleur,par goût et par necessité.Quand on poussait la porte de la cave on recevait en même temps une bouffée d’air froid et un mélange bizarre d’odeurs âcres et douçeâtres.Alors,pendant quelques secondes,avant d’avoir atteint l ‘interrupteur ,on était plongé dans un univers aussi noir que fantastique .Aussi,j’aimais aller à la cave,pour le frisson de la frayeur et du dépaysement. Mais pas trop souvent!

La pièce la plus belle ,la plus poétique à mes yeux était « la grande chambre »,la chambre des parents,au premier étage,avec croisée sur la rue. Un trumeau peint surplombait la cheminée ( condamnée) de pierre blonde,le parquet était raffiné,des moulures couraient au plafond.Devant l’armoire à glace j’aimais danser,chanter,jouer la comédie,prendre des poses pour un public imaginaire. C’est là,entre fenêtre à petits carreaux et poèle à bois (je vois encore la chaude lueur des flammes derrière le mica)que Papa,vers le 20 Décembre ,plantait un sapin dans le trou creusé dans une bille de bois. Maman sortait du placard « la boîte aux décorations ». Avec d’infinies précautions ,ma soeur et moi tendions à Papa les boules friables,les sujets délicats,les guirlades légères à la douce,tendre brillance jamais retrouvée dans les décors d’aujourd’hui.J’ai gardé et en orne mon sapin chaque Noël,l’étoile que nous accrochions tout en haut : cinq branches faiblement dorées et,au centre,une face réjouie de Père Noël.Nos Noëls étaient on ne peut plus simples mais ils étaient magiques puisque nous nous aimions.Nos Noëls sentaient le feu de bois,l’orange et la clémentine,le boudin blanc grésillant dans le four…..Mais pourquoi le sapin était-il dans la chambre ? Mystère ,que mes parents ne sont plus là pour expliquer.

La maison me semblait immense.Je l’ai quittée à 8 ans pour un pavillon « moderne »,enfin à nous,avec tout le confort et un jardin. J’ai eu l’occasion de la revisiter,bien des années plus tard,alors qu’adulte j’avais besoin d’explorer mon enfance. Dieu ! Comme elle était petite !

Madeleine

 

Les mots de l’année, 2012

 

Âme-autrement-caractère-chez-confier-histoire-naturel-penchant-songe-transports-

 

J’ai longtemps pratiqué l’aquarelle pour fixer sur du papier ,avec des teintes délicates l’émotion qui m’envahissait, la beauté d’un paysage saisi sur le vif. Mais un SONGE m’habitait,vague comme une recherche aveugle. Comment exprimer AUTREMENT, plus profondément ,les agitations de mon ÂME,les TRANSPORTS de mon coeur ?Un PENCHANT NATUREL me poussait à saisir la plume plutôt que le pinceau. Je n’ai pas fait d’HISTOIRE,abandonné volontiers les couleurs pour les CARACTÈRES. J’écris ! J’écris partout !Aux terrasse des cafés,dans le train,dans les salles d’attente,sur les chemins,CHEZ moi,chez mes amis,chez mes enfants….Je vais vous CONFIER un secret : pour moi,écrire c’est essentiel,autant que lire et respirer.

 

Une variante très 18 ème siècle

 

« Vous ne devinerez jamais ,ma chère,ce que vient de me CONFIER la marquise !Nous étions CHEZ elle ,devant une tasse de chocolat ,à deviser tranquillement. On lui apporte un pli. Elle le lit,elle palit,semble sur le point de se pamer. Mon PENCHANT NATUREL,curiosité et compassion mêlées, me pousse à l’interroger…Bah!son HISTOIRE est banale : son ÂME est agitée de TRANSPORTS violents pour le Chevalier de D ,qu’elle poursuit de ses assiduités. Lui ,répond qu’il est flatté ,certes,mais point touché,du moins amoureusement ,et refuse le rendez-vous…Voyez,ma chère,quel SONGE fumeux notre pauvre amie a chevauché !Comment en serait-il AUTREMENT,avec lson CARACTÈRE rêveur et son goût extravagant pour les romans de Monsieur Rousseau ? »

 

Madeleine Vinault

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