Pourquoi avait-elle choisi d’amener cette tenue si légère, cette soie si fine pour un dîner chez les D, où, elle le savait pourtant, il faisait toujours glacial ? D’ailleurs, depuis deux jours qu’elle était là, à la demande de Clara D, son amie d’enfance, elle avait froid, toujours froid, même lorsqu’elle allait se lover sur le divan, près de la grande cheminée du salon….Et puis cette neige qui tombait sans arrêt, et ce vent d’Est qui s’infiltrait par portes et fenêtres…..et pourquoi donc les D ne chauffaient-ils pas mieux leur immense bâtisse de pierre ? …Comment pouvaient-ils se satisfaire d’un si piètre confort, et pire, y soumettre leurs invités ? ……Et quand avait-elle porté cette robe, le dernière fois ?… Cette robe noire dans laquelle elle frissonnait, certes de froid, mais, elle devait bien se l’avouer, elle tremblait aussi d’anxiété. Et si Paul faisait partie des nombreux convives du dîner ? Après tout, Paul avait toujours été proche des D…Paul, qu’elle avait trahi, blessé si gravement au point que leur rupture avait été sanglante, oui, sanglante puisque, non contente de lui adresser des mots odieux, elle lui avait lancé au visage ses petits ciseaux à broder, qui avaient atteint et – certes légèrement – entamé une joue…..Trois ans qu’ils ne s’étaient revus, elle coincée en province, lui parti à l’étranger, loin, si loin. Récemment, elle avait entendu dire qu’il était de retour. Et c’est tout.

Et maintenant, il lui fallait se préparer à une éventuelle rencontre. Elle se sentait accablée, de honte, de regrets, de peur, de chagrin. L’idée de seulement paraître devant lui (gardait-il une cicatrice ? ), même au milieu d’une foule, la glaçait. Il lui fallait descendre. Elle se leva, alla jeter un dernier regard dans le haut miroir de l’armoire : elle état blême, et le noir de son strict fourreau accentuait sa minceur. Elle se trouva un air étrange, tragique, de fantôme, de revenante. Elle eut l’idée de se mettre un peu de rouge aux joues, mais renonça. Elle sortit dans le couloir, s’avança jusqu’au palier où lui arriva le brouhaha des invités déjà là. Soulevant sa longue jupe, elle descendit lentement l’escalier plongé dans l’obscurité. Chaque marche accentuait son malaise, elle se sentait comme la condamnée à mort allant à l’échafaud.

La violente lumière des lustres, les couleurs chatoyantes des robes ponctuées par le noir des smokings, la saisirent brutalement. Éblouie, elle chancela et ferma un instant les yeux. Quand elle les rouvrit, Paul était là, devant elle, lui tendant une main secourable. Il souriait.

Madeleine Vinault. Février 2011